La fille du sabbat.

Le Nègre Léonard et Maître Jean Mullin, Pierre Mac Orlan, Editions de La Banderole, 1920.

A la suite du premier salon de l’Araignée, Charles Malexis et Pierre Mac Orlan fondent les éditions de La Banderole. Ils ont choisi comme directeur artistique Jean-Gabriel Daragnès. Le trio propose à Chas d’illustrer Le nègre Léonard et Maître Jean Mullin, de Mac Orlan, publié en édition originale.

Nicolas, le protagoniste de ce roman, alter-ego de l’auteur,  est depuis la guerre un “inquiet peu encombrant”, qui vit retiré à cent kilomètres de Paris avec ses bassets. Il a pour compagne et servante une belle rousse, Katje la batelière. Elle a “un cerveau étrange, peuplé comme une vieille librairie dont les rayons eussent été garnis de livres inquiétants, sans titre et sans nom d’auteur.” La belle Flamande mène chaque semaine le sabbat, dans une forêt voisine, où les paysans viennent adorer le Diable, un bouc à l’allure de “vieux bohème déchu et démodé”. Satan rebaptise Nicolas, Crâne-de-Ploum, ce qui manque lui coûter la vie lors d’un reportage à Mayence. Mais Katje tombe malade. Son agonie précipite la chute du Malin. Et lorsqu’elle meurt, le mal disparaît de la terre. Ce cataclysme inédit provoque force désastres sociaux. Et Nicolas loue trois francs cinquante le Grand Bouc pour qu’il couvre leurs chèvres.

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Chas Laborde dessine la campagne autour de Saint Cyr sur Morin, avec ses paysans cupides et sournois, dans des nuances de gris. Sans doute y met-il un peu des souvenirs d’une enfance passée parmi les paysans tout aussi cupides et hypocrites du Béarn, qu’il décrira avec une férocité froide dans Théodore et le petit Chinois. Mac Orlan n’a d’ailleurs pas de sympathie particulière pour les campagnards, qui, selon lui, rendraient méchant n’importe qui. Lors de la guerre, ils ont tous deux vu les paysans profiter de la misère des soldats pour leur vendre à prix d’or le pain et le vin, et parfois leurs filles. L’image que Chas donne du Carlton à Mayence, où Nicolas est arrêté par des matelots spartakistes, est brillamment colorée, sous la clarté crue des lampes électriques. Paysans, soldats ou putains, Chas a rencontré chaque visage et chaque silhouette, avant de leur trouver une place dans le conte narquois de Mac Orlan.

Seule lumière dans l’univers étriqué des paysans, traité en couleurs grisâtres, la blancheur du corps nu de Katje, dont la croupe, écrit Mac Orlan, rayonne “comme un astre froid.”

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Chas s’amuse à parodier ici un dessin de Félicien Rops, “La lecture du Grand Albert”, remplaçant le Grand Albert par le petit. Modernité oblige!

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“La lecture du Grand Albert”, Félicien Rops, s.d.

Sous le crayon de Chas, la Flamande est une présence énigmatique, sensuelle et charnelle, dont la nudité attire les hommes au sabbat, comme la flamme les papillons. Sa beauté souligne la médiocrité de ceux qui l’entourent. Avec de tels suiveurs,  “le diable est foutu.” Le modèle de la servante rousse est une fille d’un bordel qui, voyant que Chas esquissait une étude de son visage, lui avait conseillé de plutôt dessiner son cul qu’elle trouvait beaucoup plus remarquable. Et Chas Laborde de constater : « Cette fille jugeait mieux que moi l’intérêt qu’elle présentait. »

Les 18 dessins de Chas sont, pour satisfaire aux exigences de la bibliophilie, gravés sur bois par Robert Dill. Celui-ci s’efforce de rendre la finesse du trait de Chas. Le résultat est beaucoup plus satisfaisant que pour Jésus-la-Caille. Le livre est imprimé sur les presses de Roger Coulouma.

Exposition de Wiesbaden, 1921.

Exposition de Wiesbaden, 1921.

Le nègre Léonard et Maître Jean Mullin est exposé en 1921 à Wiesbaden, en Rhénanie occupée, dans le cadre des efforts de “rapprochement des Autorités Alliées avec la population, sur le pan intellectuel et artistique.” Cette exposition des Arts modernes comprend une section du livre. La Banderole a fourni des défets des Conseils aux domestiques, illustré par Gus Bofa, La Merveilleuse Histoire de Peter Schlemihl, avec des dessins de Siméon, et Le nègre Léonard et Maître Jean Mullin.

Le Nègre Léonard et Maître Jean Mullin est tiré à 1061 exemplaires; 11 sur vieux Japon (1-11) ; 50 sur Japon impérial (12-61) ;  1000 sur papier Lafuma (62-1061). Il existe aussi un nombre non précisé d’exemplaires non numérotés, hors commerce.

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