La fille de Madrid.

Juillet en Espagne, rues et visages de la révolution, La Chronique filmée du mois, août-septembre 1936.

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Le succès de Rues et visages de Moscou en 1935 pousse Paul Caldaguès à envoyer, l’année suivante, Chas Laborde en Espagne. Celui-ci se fait un peu prier. Il aurait préféré partir sur les traces du dessinateur et graveur Katsushika Hokusai (1760-1849) qu’il admire, plutôt que de « retrouver le poncif de Carmen et des toreros à guitare, l’odeur d’anis et d’huile rance. » Mais le voyage jusqu’au Japon coûte trop cher.

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Le 10 juillet, Chas débarque donc à Madrid pour un séjour de deux semaines. Sa première visite est pour le Prado. Sur les marches de la Cité Universitaire, des gardes civils attendent on ne sait quoi.

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Par réflexe Chas croque sur son carnet « ces excellents fonctionnaires de la mort. » Déjà il sent le pouls de la rue battre plus vite.

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Deux jours plus tard, des officiers socialistes abattent le leader de droite José Calvo Sotello. Le 14, Chas Laborde se glisse parmi la foule qui assiste à l’enterrement. Son crayon fixe les jeunes femmes qui font le salut fasciste.

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Rien ne bouge et Chas Laborde croque les messieurs à la terrasse de leur club qui “suivent d’un oeil égrillard le passage d’une Madrilène replète, insouciants à l’annonce de la mort de Calvo Sotello, que hurlent des enfants débraillés.”
Lassé de lire les dépêches de l’agence Havas, et d’attendre l’explosion qui menace, il poursuit son voyage vers les Asturies, note en marge d’un dessin un slogan lu sur un mur : « Votad como hombre, no como esclavo. »
Plus que jamais, il se veut un observateur invisible, qui se fond dans la foule, se laisse imprégner par son humeur. Dans le récit qu’il fait de son périple, il ne se dessine qu’une fois, ironiquement plongé dans la lecture d’un guide de voyage. Dans le texte, se dissimule derrière l’anonymat d’un « groupe de touristes. »

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Le 17 juillet, depuis le Maroc, un certain général Franco appelle à renverser la République. La guerre civile attend Chas au cœur de son bien-aimé pays basque, dont il arbore le drapeau dans son atelier. Bien mieux que la photo, son trait saisit l’instant où la paix cède devant la guerre .

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Chas veut voir. Il est à Bilbao quand des volontaires basques expulsent « avec douceur quelques vieilles bigotes, qui sortent toutes noires de l’ombre noire, clignotantes, éblouies par la grande lumière du jour. » A Zarauz, il apprécie la fougue des jeunes miliciens qui se livrent à une partie acharnée de pelote basque.

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Il gagne San Sébastien dans un camion des miliciens basques, s’abritant comme eux derrière les matelas qui servent de blindage improvisé. La ville est encore sous ler feu des fascistes. Chas se hasarde, carnet de dessin en main, sur “un grand pont que les balles fascistes rendent malsain”, pour coquer le vieux mendiant qui le traverse, indifférent aux combats.

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Plutôt que de se réfugier au consulat de France, il tue le temps au Café de la Marine. Des fascistes tirent sur les volontaires basques depuis le toit de l’établissement, dont le patron, un Français, sera fusillé avec huit de ses clients, le lendemain du départ de Chas.

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Le 24 juillet, il est évacué, avec d’autres Français, à bord du torpilleur L’Indomptable, arrivé de Lorient. L’épisode est burlesque qui voit les touristes précipitamment embarqués avec bagages et animaux de compagnie par les matelots. Les nationalistes basques, revolver au poing, « portent sagement les valises des vieilles bourgeoises, et même celles de leurs maris, sans vouloir accepter ni remerciements, ni pourboire. »

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Chas Laborde revient en Espagne en septembre 1938, à nouveau chargé d’un reportage, mais n’y reste que quatre jours, incapable de dessiner tant l’atmosphère l’oppresse. Il avait, de toute façon, dit tout ce qu’il avait à dire sur la victoire de Franco en dédiant, dans Le Rire du 15 avril, à ses « cousins d’Amérique de Navarre », un dessin cruel montrant prêtres et militaires, banquiers et aristocrates, dansant sur les cadavres de la jeunesse espagnole, avec pour seul commentaire, le slogan franquiste : « Arriba Espana ! »

Dessin paru dans "Le Rire", n°977, 15 avril 1938.

Dessin paru dans “Le Rire”, n°977, 15 avril 1938.

Juillet en Espagne constitue un témoignage unique. Chas est le seul artiste présent, qui puisse rendre compte des premiers jours de la tourmente qui va emporter l’Espagne. A ses croquis, toujours exacts, il ajoute un texte précis, laconique, d’un humour froid et d’une sensibilité retenue. Il n’a aucun parti pris. Il n’est pas un idéologue en goguette, ni un grand reporter en mal de cinq colonnes à la une, ni un homme de lettres venu exhiber sa virilité. Il n’est qu’un anonyme perdu dans la foule.

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On devine l’émotion que ressent cet homme qui a vécu l’épreuve de la guerre, en voyant ces jeunes gens armés qui paradent innocemment devant les filles, ou en se trouvant pris sous le tir de snipers en compagnie de femmes et d’enfants : “Dans les rues étroites et sombre, des enfants jouent comme à l’ordinaire. Soudain une fusillade jette la panique parmi ce petit monde. (…) C’est l’heure des balles perdues.”

Juillet en Espagne, rues et visages de la révolution édition de la Chronique filmée du mois, comporte 32 dessins et 2 vignettes de Chas Laborde. En outre une plaquette, d’un format supérieur, a été tirée à 350 exemplaires, dont 20 sur Japon (1-20), 30 sur Madagascar (21-50) et 300 sur Vélin du Marais (51-350)

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Quelque part, dans le secret d’une bibliothèque, existent de précieux carnets de croquis et des aquarelles inédites. On ne peut que souhaiter qu’elles refassent un jour surface…