La fille de Kensington.

Tendres Stocks, de Paul Morand, Emile-Paul frères, 1924.

 

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Couverture de Jean-Gabriel Daragnès.

 

Quand  Tendres Stocks parait en 1924, Paul Morand n’a publié que des poèmes. Ce recueil de trois nouvelles, Clarisse, Aurore et Delphine, marque donc ses débuts en prose. Elles ont  l’Angleterre pour décor et c’est très naturellement que l’ami Daragnès, directeur artistique d’Emile-Paul Frères, en confie l’illustration à Chas.

Illustrer Morand n’est pas facile.  « Ces trois figures de femme », écrit Gus Bofa, « dessinées en creux au hasard des fonds qui les révèlent peu à peu, vivent, d’une vie morcelée, décorative et artificielle, décevantes pour l’illustrateur qui en voudrait saisir les éléments plastiques. »

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Aussi bien Chas se garde-t-il de leur donner trop de chair. On n’aperçoit Aurore que de dos, dansant pieds nus au milieu des arbres. Chas la représente dans sa beauté et sa jeunesse d’ « être sauvage », laissant de côté les commentaires aigre-doux du romancier.

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En effet, on ne retrouve pas chez lui la misogynie affichée de Paul Morand. Quand celui-ci moque le goût de Clarisse pour les bibelots, qu’il juge une  « collection de consul anémié par les tropiques », Chas dessine avec bonheur quelques-unes de ses chères faïences anglaises.

 

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Frontispice, dessin original de Chas Laborde.

Frontispice, dessin original de Chas Laborde.

Cette misogynie du romancier, Chas la synthétise sur la vignette de la couverture : Aurore, Delphine et Clarisse ne sont que trois ballots de marchandise, des « tendres stocks », attendant sur quelque porte de l’Empire d’être embarqués pour Londres. Le frontispice de la page de titre vient tempérer le cynisme du propos, avec ses médaillons romantiques. C’est, selon Bofa, une idée de Daragnès, « propre à séduire les personnes sentimentales, éprises de rococo et d’histoires tristes-qui-finissent bien. »

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Le livre s’ouvre sur une planche  magnifique, annonciatrice des grands albums à venir. Chas dessine la foule devant la station de métro South Kensington, construite en 1868, au croisement de Old Brompton Road, Harrington Road et Pelham Street. On aperçoit la façade du Norfolk Hotel, toujours debout aujourd’hui. Chas croque un bobby, des écolières court vêtues, un pasteur, un mendiant, des soldats, une marchande de fleurs… C’est un concentré de Londres avec ses hansom cabs, ses autobus à impériale, ses voitures automobiles.

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Si simples d’apparence, les planches de Chas vibrent de mouvement, d’activité. Ainsi cette vue de Hemley-on-Thames, où chaque année, en juillet, a lieu la Régate Royale. On devine tout le plaisir que Chas éprouve à retrouver un pays découvert avant la guerre.  Il le voit, écrit un critique,  «  à travers des yeux d’enfant, d’un enfant qui prendrait les personnes et les mécaniques de la rue pour des jouets d’une grandeur inaccoutumée. » Son trait s’est encore épuré depuis Jocaste. Il tend à la même finesse et simplicité que celui de Laboureur. Les hachures ont disparu. Trois couleurs dominent, rouge, rose et vert, appliquées par petites touches.

Achevé d’imprimer le 30 janvier 1924, Tendres Stocks est tiré à 550 exemplaires, dont 1 exemplaire sur Hollande (1) contenant les dessins originaux et tous les états des gravures; 24 exemplaires sur Hollande (2-25), contenant un état en noir et un état en couleurs des gravures; 50 exemplaires sur papier de Hollande (26-75); 475 exemplaires sur papier vergé de Rives (76-550). On trouve aussi les divers états des gravures, présentés dans des pochettes reprenant la couverture du livre.

 

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