Chas Laborde réalise entre 1911 et 1912 trois des derniers numéros de L\'Assiette au Beurre: « Les Magasins » (n° 558, 23 décembre 1911), « Les Potaches » (n° 575, 20 avril 1912), « Les Forains » (n°586, 7 juillet 1912).
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Le début du XXe siècle est marqué en France par une prospérité économique dont un des symboles est l’essor des grands magasins. L’Assiette au Beurre y consacre en 1911 un numéro spécial que se partagent Pierre Falké et Chas Laborde.
Mais si Falké en reste au dessin à légende conventionnel, Chas Laborde donne un travail basé sur l’observation et qui, en évitant les outrances de la caricature, se montre critique d’une société déjà bien engagée sur la voie du consumérisme.
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| Dans ces temples de la consommation, l’être humain est une marchandise comme une autre et la petite vendeuse rousse se voit indiquer le chemin d’une incertaine élévation sociale, se montrer très complaisante avec les clients : « Vous ! vous êtes certaine de réussir et de ne pas rester longtemps à la maison. » |
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Nouveauté de ces grands magasins, les étalages à l’extérieur, où sont écoulés les articles soldés et dont une aimable putain d’âge mur reprend le slogan : « Voyons mon gros… moins cher qu’à l’extérieur. »
Et Chas Laborde de s’amuser à mettre dans notre champ de vision ce panneau publicitaire de circonstance : « Défiant toute concurrence. Confiance. Hygiène. »
Il note aussi le vendeur qui se gèle à côté de son étal en attendant le client. |
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La société se partage nettement entre ceux qui servent et ceux qui sont servis. En avoir ou pas.
Tandis que les « amazones » façon Natalie Burney s’affichent dans le salon de thé, les flics arrêtent les jeunes apprenties couturières qui ont profité de leur pause déjeuner pour venir se frotter au monde des riches et peut-être chaparder quelques babioles.
« Nous aurions mieux fait », constate l’une, « de manger que d’aller aux Galeries. »
On sent que la sympathie de Chas va aux gamines plutôt qu’aux bourriques moustachues qui les entourent. |
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Il fait beau, un temps à s’asseoir dans l’herbe au bord de l’eau. Le printemps donne des idées au gros homme échauffé par le vin. La gamine maigrichonne ne tient pas plus que ça à passer à la casserole. Le bourgeois rubicond, suant et soufflant, n’a rien d’appétissant. C’est peut-être, sans doute, son patron, ou un adepte des amours ancillaires. La fille se débat, proteste : « Non ! Laissez-moi ! Vous ressemblez à Papa quand il est saoul. »
Difficile de rire, même si le dessin paraît dans Le Sourire le 25 juin 1914. Tout est là : la laideur et l’obscénité du prédateur ventripotent. Le pauvre chapeau à fleurs de la fille. Les mains épaisses de l’homme sur le poignet et l’épaule frêles.
Et cette phrase incongrue qui ouvre des aperçus sinistres sur la vie de famille.
Le pire est que la gamine cèdera sans doute et que pareils débuts dans l’existence n’augurent rien de bon.
Chas Laborde se révèle ici aussi féroce qu’un Forain. Et peut-être encore plus cruel, car les deux protagonistes de ce petit drame ordinaire existent. Ils ne sont pas des « types » rassurants, des figurants de répertoire. Chas Laborde leur donne une vie individuelle singulière, et déchirante.
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Plutôt que de dessiner des Boches coupeurs de mains d’enfants, ou des poilus héroïques, glorieusement barbus et boueux, Chas Laborde tourne son attention vers le monde de l’arrière, celui des civils, dont Forain disait ironiquement « Pourvu qu’ils tiennent ! »
1918. La guerre dure. Au front la grande offensive allemande du printemps s’est achevée dans un bain de sang. Malgré le rationnement, ce bon bourgeois, industriel ou commerçant, a le moral et profite de la vie qui doit, malgré tout, continuer.
Avec une attention toute professionnelle, une jolie putain, attirée par le beau gilet et l’épingle de cravate, l’écoute pérorer et se raconter : « Les restrictions, je les ai connues surtout avant la guerre. Je ne mangeais pas tous les jours. » Depuis, il a mis les bouchées doubles.
La seconde putain, bien cambrée pour mettre ses avantages en valeur, lance des œillades à travers la salle, guettant une proie aussi succulente. Au moins ont-elles l’excuse de leur profession. Et d’avoir faim.
Dessin paru dans Le Rire rouge du 20 juillet 1918.
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Un dessin exprime de façon magistrale le mépris de Chas Laborde pour les mercantis, tous ceux qui, à un niveau ou un autre, ont profité de la guerre et du malheur commun.
Plutôt que de représenter un capitaliste caricatural, il plante une des robustes marchandes des quatre saisons de la rue Lepic. La matrone a une belle tête d’empereur romain, une stature imposante, et d’un geste décidé, qui n’appelle aucune contestation, appuie son pouce sur le plateau de la balance.
On a pavoisé pour fêter la victoire et le foisonnement de drapeaux tricolores souligne l’ironie de l’artiste. Malheur aux vaincus ! , dit la légende. Les vaincus ne sont donc pas les Allemands mais tous ceux qui continuent de souffrir des restrictions imposées par l’état de guerre et qui persistent durant la « paix victorieuse », tous ceux qui subissent la hausse des prix et la baisse de leur pouvoir d’achat au jour le jour. La plaisanterie dure encore aujourd’hui.
Dessin paru dans Le Rire, n°190, 20 février 1919.
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Un couple de bourgeois, peut-être enrichis par la guerre (l’homme a un appareil photo ; la femme exhibe son renard jusque sur les ruines), fait du tourisme sur les champs de bataille de naguère.
On a déjà inventé « les lieux de mémoire » et on publie des guides des champs de bataille, que des tour-operators se chargent de faire visiter (en évitant les champs de mine).
Sous prétexte de devoir patriotique, des hordes de voyeurs s’abattent sur les champs d’horreur, où tant d’hommes ont souffert et sont morts, tourisme macabre que Drieu La Rochelle fustigera dans La Comédie de Charleroi.
Chas montre ses voyageurs de dos, grimpés sur des gravats pour mieux voir. On devine qu’ils n’ont guère dû se priver durant les années de guerre. L’homme ne prendra sans doute pas de photos : « Au fond nous sommes volés, ce n’est pas si abîmé que ça ! »
Le monde est un spectacle et le bourgeois en veut pour son argent. Rien de neuf sous le soleil.
Dessin paru dans La Baionnette, n°216, 21 août 1919.
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La guerre n’a pas été perdue pour tout le monde. Les rentiers ont fait leur devoir patriotique en prêtant à l’état de l’argent à 5%, et les commerçants leur beurre avec le rationnement.
Trois générations. Peut-être la grand-mère, la mère et la fille. Sans doute de nouveaux riches, fiers de leur fortune fraîchement acquise qui leur permet d’afficher vase à la mode, piano, tableaux aux murs et bague au petit doigt.
La mère manie la pince à sucre avec autorité.
- La guerre, quelle atroce calamité !
- Oui… mais le beurre était à cinq francs le kilo.
C’était le bon temps…
La gamine se moque bien de la conversation des adultes. Elle regarde par-dessous ses boucles le monsieur qui la dessine.
Dessin paru dans Le Rire, du 27 novembre 1920.
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-Ma pauvre petite quel chagrin !
-Oh ce n’est rien aujourd’hui… C’est hier qu’il fallait me voir.
La veuve est trop rose et trop blonde pour être honnête. Sa robe de deuil met en valeur une poitrine ronde et des bras potelés, dévoilés plus que cachés par le tulle noir. Elle est assez courte pour montrer les bas de soie noirs qui gaine ses jolies jambes.
Le défunt est réduit au strict minimum, une silhouette dans un cadre, silhouette et moustaches martiales, jambes cavalières, belle gueule de vache.
Un cerne théâtral autour des yeux, un tout petit mouchoir de dentelles… Le chagrin de la jeune veuve est mis en scène, joué pour son bénéfice et celui de la société comme il faut. Mais le décor de boudoir, ses teintes pastel, les fleurs, les oiseaux, tout laisse deviner que la consolation ne saurait tarder...
Même un héros n’est pas irremplaçable.
Dessin paru dans Le Rire, 15 décembre 1923.
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L’été, dans le jardin… La famille pose pour la photo… On aperçoit derrière la façade de la maison, avec son architecture pseudo-médiévale. Après la photo, on prendra l’apéritif.
Le père est derrière l’appareil. Il fixe pour la postérité sa femme, son fils, et ses beaux-parents. L’un affiche bedaine et chaîne de montre ; l’autre ombrelle et chapeau. Ils ont l’opulence satisfaite.
Comme il n’est de bonheur que n’augmente le malheur des autres, la mère rappelle : « Il ne faudra pas oublier d’envoyer une épreuve à nos pauvres amis de Reims… » Faut-il préciser que Reims fut en grande partie détruite pendant la Grande Guerre et sa cathédrale incendiée ?
Le crayon de Chas Laborde révèle tout ce que la bourgeoisie peut avoir de mesquin, d’étriqué, de médiocre, de sournois et de méchant. L’argent lui assure pouvoir et supériorité sociale et morale. Le conserver est donc sa préoccupation principale.
Francis Carco note dans Les Humoriste : « Ses bourgeois avec leur clique d’huissiers, d’agents, de députés, de banquiers, de militaires, de boutiquiers, d’écrivains, de commères, de vieilles filles, d’épouses, de cocus, de gâteux, nous délivrent – à la fin – de la bêtise, de la vanité, de l’avarice, des mille tripatouillages de la décence et de la puanteur des plus horribles compromissions. Non, rien ne nous empêchera jamais d’approuver Chas Laborde dans son mépris de notre actuelle société, ni de le soutenir dans la lutte qu’il lui a déclarée, bistouri en main… »
Dessin paru dans La Baïonnette du 16 octobre 1919. |
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