16 novembre 1918. La paix a pris la France par surprise. Entre une publicité pour les bons de la Défense nationale et la réclame de Miss Claire qui reçoit 6 rue Vintimille, deuxième étage à droite, Le Rire Rouge publie un reportage sur les music-halls parisiens.
Le texte signé M. Dubourg est à peu près aussi dépourvu d’intérêt que d’esprit mais s’accompagne heureusement de dessins de Chas Laborde, bien plus francs et incisifs.
Ils nous donnent une image peu courante du Paris by night en cette dernière année de guerre où les boulevards, zeppelins obligent, sont plongés dans le noir et seules des guirlandes d’ampoules bleues signalent l’entrée des music-halls.
L’arrière s’est vite ennuyé de cette guerre interminable. Alors, se souvient Le Crapouillot, on a pour le distraire rameuté « l’arrière-ban des tréteaux parisiens, théâtreuses costumées en infirmières, travesties en boy-scout, en soldat français à talons hauts, en turco de fantaisie. »
Les danseuses se trémoussent toujours mais portent casques de carton et fusils de bois en une parodie obscène de la guerre.
A la Gaîté Rochechouart, Miss Lily Grey chante et danse un Tipperary bien parisien. Et des interprêtes sont là pour traduire à nos alliés les finesses de l\'esprit français...
Les soldats en permission sont souvent choqués de découvrir qu’à Paris on continue de s’amuser comme si la guerre n’existait pas.
Un permissionnaire, désabusé des beautés du Gai Paris, constate avec un humour ravageur : « C’est comme la guerre ; ce n’est beau que vu de loin… »
Chas Laborde nous entraîne vite au promenoir d’où l’on peut regarder le spectacle debout et surtout rencontrer de jeunes femmes peu farouches. Haut lieu de racolage, le promenoir est envahi par les uniformes alliés : Anglais, Américains, Belges, Portugais, Italiens, Tchécoslovaques, Polonais, Grecs et même Japonais.
Les filles y guettent patiemment la bonne affaire. Les Anglais et les Américains ont de l’argent, beaucoup d’argent... Ils peuvent acheter de l’alcool et du tabac. Les soldats français, dont la solde ne peut rivaliser avec celle de leurs alliés, sont hors jeu.
Même foule cosmopolite et militaire dans le jardin des Folies-Bergère. Mais l’endroit est plus relevé et un jazz-band y joue pour ces messieurs les officiers.
Au Wilson’s Bar, note un rapport de police, des femmes se laissent embrasser en pleine salle et profitent des bonnes dispositions de leurs compagnons pour fouiller dans leurs poches et leur prendre des cigarettes et de l’argent.
Ces dames se débrouillent comme elles peuvent pour communiquer.
« Comment dit-on « cinq louis » en anglais ? », demande une de celles qu’on surnomme « les petites alliées ». Une autre attrape la manche d’un officier américain : « You speak français ? »
En 1922, le Rire publie un numéro spécial (n°163, 18 mars 1922) « Berlin-Munich… et retour ». Il s’agit d’un long reportage, réalisé par Maurice Dekobra et Chas Laborde. Une France épuisée par quatre ans de guerre, inquiète d’une paix qui n’a ni fait taire les armes ( guerre civile russe, guerre russo-polonaise, insurrection spartakiste, etc…), ni mis fin au rationnement et à la vie chère, est curieuse de savoir ce qui se passe en Allemagne, cette Allemagne en pleine crise économique et qui doit verser les dommages de guerre qui permettront à la France de rembourser les sommes prêtées par les Etats-Unis, cette Allemagne qui a été secouée par la révolution, évoquant le spectre du bolchevisme aux frontières de la France, cette Allemagne enfin que les armées françaises occupent en partie. Pierre Mac Orlan s’est lui aussi aventuré en territoire ennemi, en ramenant une série de reportages, publiés dans La Fin. Il puise aussi dans ses voyages outre-Rhin pour son roman Malice que Chas Laborde illustre en 1924.
Il s’agit ici du premier reportage graphique réalisé par Chas Laborde et c’est un coup de maître. Charles Kunstler note que de « ce sujet d’enquête fort intéressant », le dessinateur rapporte « des notes fort curieuses. »
Chas Laborde descend dans la rue, observant et notant discrètement, sur de petits carnets qu’il glisse dans sa poche, une attitude, un visage, un décor. Il se fond dans la foule. Un dessinateur doit voir mais ne pas être vu. Et il doit aller partout : dans les tavernes populaires et les restaurants de luxe, à la sortie des usines et dans les boîtes de nuit.
Le regard aigu derrière ses verres de myope, il constate la corruption provoquée par la guerre et ses conséquences ; les misères de l’occupation française et les femmes qui se donnent au vainqueur ; l’arrogance des riches et l’avilissement des pauvres ; et les enfants qui désormais jouent à la Bourse et manipulent des liasses de devises.
Chas Laborde, avec ses origines basco-béarnaises, sa nostalgie d’une Argentine qu’il n’a pour ainsi dire pas connu, n’est pas sensible, à l’encontre d’un Mac Orlan ou d’un Bofa, à l’imaginaire et à la poésie allemande. Son reportage est d’abord social. Ses dessins dissèquent une société où les profiteurs tiennent le haut du pavé ; où les anciens combattants mendient dans les rues ; où la bourgeoisie ripaille tandis que les ouvriers triment ; où certains ne songent qu’à leurs plaisirs tandis que d’autres essaient de survivre.
Et d’une certaine façon, l’Allemagne renvoie en miroir l’image d’une France qui, enfin sortie de « cette guerre méthodique, bourgeoise et si meurtrière » (P. Mac Orlan), se soumet à nouveau à ses anciens maîtres. Le triomphe des mercantis, nous dit Laborde, ne connait pas de frontières et les hommes n’ont qu’un maître : l’argent. D’une rive l’autre du Rhin, règnent la même hypocrisie et la même brutalité.
D’un point de vue artistique, Chas Laborde nous livre ici la première de ses promenades au cœur des villes et de leurs foules, où il cherche à donner un sens à la confusion, à faire surgir la vérité de l’apparence.
Reporter du dessin, Chas Laborde ne se déplace jamais sans ses carnets de croquis.
Dès 1905 et son premier voyage en Angleterre, il dessine tout ce qui attire son attention, maisons, objets, animaux...
A partir de 1934, il parcourt la France à la demande de journaux comme Le Petit Parisien et surtout Paris-Midi.
Voici quelques images de Bordeaux et de son port, que nous n’avons pas encore pu dater précisément. Elles révèlent un peu de la façon de travailler de l’artiste.
En 1910, Chas Laborde voyage du côté des Landes et passe par Hastingues, d\'où il ramène ces croquis qui témoignent de sa curiosité pour tout, hommes, maisons et animaux.
Le succès de Rues et visages de Moscou (1935) pousse Paul Caldaguès à envoyer Chas Laborde en Espagne afin d’y réaliser, pour La Chronique filmée du mois, un reportage graphique consacré à Madrid. Le dessinateur aurait préféré visiter le Japon sur les traces de Hokusai, plutôt que de « retrouver le poncif de Carmen et des toreros à guitare, l’odeur d’anis et d’huile rance. » Mais le voyage aurait coûté trop cher.
Le 10 juillet, Chas arrive à Madrid pour un séjour de deux semaines. Sa première visite est pour le Prado. Sur les marches de la Cité Universitaire, des gardes civils attendent on ne sait quoi. Par réflexe Chas croque sur son carnet « ces excellents fonctionnaires de la mort. » Déjà il sent le pouls de la rue battre plus vite.
Deux jours plus tard, des officiers socialistes abattent le leader de droite José Calvo Sotello. Chas Laborde se glisse parmi la foule qui assiste à l’enterrement. Son crayon fixe les jeunes femmes qui font le salut fasciste.
Lassé de lire les dépêches de l’agence Havas, et d’attendre l’explosion qui menace, il poursuit son voyage vers les Asturies, notant en marge d’un dessin un slogan lu sur un mur : « Votad como hombre, no como esclavo. »
Plus que jamais, il se veut un observateur invisible, qui se fond dans la foule, se laisse imprégner par son humeur. Dans le récit qu’il fait de son périple, il n’apparaît qu’une fois, de profil, ironiquement plongé dans la lecture d’un guide de voyage et, dans le texte, se dissimule derrière l’anonymat d’un « groupe de touristes. »
Le 17 juillet, depuis le Maroc, un certain général Franco appelle à renverser la République. La guerre civile attend Chas au cœur de son bien-aimé pays basque, dont il arbore le drapeau dans son atelier. Bien mieux que la photo, son trait saisit l’instant où la paix cède devant la guerre : des revolvers surgissent entre les mains des gamins ; les pelotaris appuient leurs fusils contre le fronton.
« Dans les ruelles étroites et sombres », écrit Chas, « des enfants jouent comme à l’ordinaire. Soudain une fusillade jette la panique parmi ce petit monde. ( …) C’est l’heure des balles perdues. » Chas veut voir. Il est là quand des volontaires basques expulsent « avec douceur quelques vieilles bigotes, qui sortent toutes noires de l’ombre noire, clignotantes, éblouies par la grande lumière du jour. »
Le 24 juillet, il est évacué, avec d’autres touristes, à bord d’un navire de guerre français. Les nationalistes basques, revolver au poing, « portent sagement les valises des vieilles bourgeoises, et même celles de leurs maris, sans vouloir accepter ni remerciements, ni pourboire. »
Laborde revient en Espagne en septembre 1938, à nouveau chargé d’un reportage, mais n’y reste que quatre jours, incapable de dessiner tant l’atmosphère l’oppresse. Il avait, de toute façon, dit tout ce qu’il avait à dire sur la victoire de Franco en dédiant, dans Le Rire du 15 avril, à ses « cousins d’Amérique de Navarre », un dessin cruel montrant prêtres et militaires, banquiers et aristocrates, dansant sur les cadavres de la jeunesse espagnole, avec pour seul commentaire, le slogan franquiste : « Arriba Espana ! »