Charles Laborde naît le 8 août 1886 à Buenos Aires. Il est le cinquième et dernier fils d’Adolphe-Sylvestre Laborde-Pinou, quinquagénaire qui a fait sa fortune en vendant aux riches Argentins des objets de luxe venus Paris et aux Indiens de l’alcool frelaté.
En 1887, confiant ses affaires à son fils aîné, don Adolfo s’installe en France, dans le château d’Escout, village du Béarn proche d’Oloron-Sainte-Marie. Charles perd sa mère quand il a deux ans. Croisine Duffeyte laisse le souvenir d’une femme effacée et rêveuse.
L’enfant est élevé par une méchante cousine. L’instituteur du village vient lui donner des cours au château et surtout son frère aîné, Jean-Félix, l’encourage à dessiner. Élève chez les Pères à Oloron Sainte Marie, il y rencontre le futur romancier et poète Jacques Dyssord.
Charles accompagne son père quand il part pour son plaisir à Biarritz et pour ses affaires à Paris. Adolphe Laborde possède un appartement rue Philippe-de-Girard et Charles étudie au collège Rollin. André Warnod se souvient d’un petit garçon en tablier noir qui faisait le désespoir de ses professeurs et couvrait ses cahiers de dessins.
Charles réalise des caricatures des professeurs, qu’il échange contre des jouets avec ses camarades, illustre ses devoirs ou les lettres qu’il envoie à ses frères, dessine des animaux de mémoire et imagine même crayon en main la guerre hispano-américaine de 1898.
En 1900, Le Rire publie un de ses dessins, qu’il a envoyé par la poste.
Adolphe-Sylvestre meurt soudainement en 1901. Son tuteur envoie Charles poursuivre ses études comme interne au collège d’Oloron, où il rencontre Cami. Son professeur d’histoire-géographie le sermonne souvent : « M. Laborde, délaissez un peu les caricatures, je vous prie, et occupez-vous plus attentivement de la géographie : vous apprendrez au moins comment le Bon Dieu qui, lui, s’y connaît, a dessine notre planète. »
Quand il ne crayonne pas, le jeune garçon nage ou joue à la pelote. Une chute de vélo lui vaut un nez cassé et il passe deux mois alité, victime de la typhoïde. S’ennuyant au lycée, il envie ses frères qui sont en Argentine (Adolphe) ou à Paris (Jean-Félix et Henri, ou plus loin encore dans le cas de Louis qui s’est engagé dans la Légion Etrangère.
Jean-Félix veille de loin sur son cadet et lui offre en 1903 une boîte de peintures, un chevalet et toute la panoplie du peintre : costume de velours et grand chapeau. Déjà Charles se cherche un nom d’artiste : Ch. Laborde, Carlos Laborde, Carlos Edrobal, Carl Lab.
Quelques mois plus tard, le jeune homme est renvoyé du lycée pour avoir bu et fumé. Il obtient alors de son tuteur d’être autorisé à rejoindre son frère Jean-Félix à Paris.
Charles a 17 ans et se sent libre. Il se dessine, canotier joyeusement incliné sur l’oreille, boîte à peinture en bandoulière, en route vers un avenir qui ne peut être qu’heureux et riche en aventures.
En octobre 1904, Charles Laborde et son camarade Charles Darrigan, chassé du lycée en même temps que lui, s’inscrivent à l’Académie Julian, rue du Dragon.
Cette inscription leur permet d’assister en élèves libres aux cours des Beaux-Arts, où officient de vénérables barbes, tel Cormon qui tenta de dégouter du dessin Toulouse-Lautrec et Van Gogh, ou le non moins décourageant Luc-Olivier Merson, Prix de Rome et membre de l’Académie des beaux-arts, spécialiste de la peinture religieuse et créateur des billets de 50 et 100 francs.
Devant une composition d’un élève nommé Gus Bofa, Merson s’emporte et déclare que son métier n’est pas de corriger de mauvais dessins. « Je vous demande pardon, répond Bofa. Je croyais le contraire. » Puis il range son matériel et quitte l’atelier pour ne jamais y revenir.
Chas Laborde n’est pas mieux accueilli. Les élèves des Beaux-Arts, les Académiques, le traitent de caricaturiste et Merson le toise : « Alors, jeune homme, vous voulez, vous aussi, faire votre petit Daumier ? » Plus patient que Bofa, Chas serre les dents et « s’entraîne à exécuter académiquement des académies. » (Guy Laborde) Et par hygiène artistique, il occupe son temps à libre à remplir ses carnets de croquis de la vie de la rue parisienne, qu’il saisit sur le vif.
Depuis le fâcheux épisode du lycée d’Oloron, le jeune homme ne boit que du lait. Il habite chez son frère, 20 avenue de la République., sort peu maïs dessine beaucoup. Une série de cartes postales moquant gentiment les grands de ce monde, du président Loubet à Guillaume II, en passant par le fantasque Jacques Lebaudy, chimérique empereur du Sahara, lui permet de gagner quelques sous et de débuter dans le métier.
Un certain Cooper, rencontré au cours Julian, invite Chas et Darrigan à venir passer trois mois sa famille à Hampstead. De ce premier séjour en Angleterre, le jeune homme ramène, outre des costumes de tweed et des lunettes cerclées d’or de clergyman, la certitude d’avoir trouvé la patrie de son cœur. Et l’Angleterre lui a révélé sa passion pour l’autre, pour la différence. Revenu en France, il regarde son pays avec les yeux d’un étranger, découvrant ainsi des choses qu’il n’avait jamais remarquées auparavant.
Il comprend aussi l’importance pour un dessinateur, pour un observateur, de se fondre dans la foule. Du jour où, au vu de son grand chapeau d’artiste, il se voit refuser un livre à la bibliothèque du quartier (« Nous ne prêtons pas aux artistes peintres »), le jeune homme décide d’adopter définitivement le tweed anglais et un feutre gris.
Le 11 mai 1905, le château d’Escout est vendu au Tribunal Civil d’Oloron. La liquidation de la succession a lieu le 29 août. Le fonds de commerce de Buenos-Aires a été lui aussi vendu. Chas. obtient d’être émancipé et d’entrer en possession de l’héritage de son père. Devenu ainsi indépendant, il s’installe dans un hôtel au 7 rue de Savoie, qui, pour 25 francs par mois, plus 2 francs pour le bruit, accueille volontiers les étudiants. Chas y a pour voisin Pierre Falké, avec qui il se lie vite d’amitié. Le jeune Falké (il est né en 1884), a déjà réalisé la décoration de la Galerie des Machines de l’exposition universelle de 1900 et Chas s’amuse à le présenter comme « Monsieur Pierre Falké, qui a repeint la Tour Eiffel.»
C’est Falké qui encourage le jeune homme timide à aller présenter des dessins aux journaux « drôles » alors très en vogue. Le public raffole de ces hebdomadaires et demande toujours plus de dessins drôles et de caricatures. « Un croquis, se souvient Mac Orlan, a sur le poème l’avantage de pouvoir se monnayer sur le champ. Il suffit de rencontrer un amateur. » Le métier paie mal : dix francs le quart de page, 20 francs la demi-page, 50 la page en noir, 60 en couleur. Les artistes débutants sont à la merci de patrons de presse comme Schwartz, le directeur du Frou-Frou, qui jette les dessins qui lui déplaisent par terre et s’amuse de voir leurs auteurs (qu’il paie en bons de bicyclette) les ramasser à quatre pattes.
Falké guide son ami dans le dédale de cette presse, souvent médiocre et dont un dessin de Grandjouan révèle la raison d’être. Un kiosque affiche Le Trou-Trou, Le Turlututu, Le Petit Libidineux, La Grivoiserieet La Rigolade des gamins hésitent : « Dans lequel qu’on aura l’ plus d’ femmes nues pour deux ronds ? »
Installé d’abord 3 bis place de la Sorbonne, Laborde déménage rue Jean-de-Beauvais, puis, à sa majorité, en 1906, abandonne les Beaux-Arts et trouve un atelier à son goût quai Malaquais. Mais bientôt il décide de rejoindre Montmartre, où il retrouve André Warnod, rencontré au lycée Rollin, et aussi le dessinateur Francisque Poulbot (1879-1946). Celui-ci, géant débonnaire, anime la bande des « humoristes » que celle des « artistes » méprise très fort. Quand Poulbot s’installe au « Téléphone », rue Lepic, Picasso et les siens vident les lieux. Et quand le futuriste Mac Delmarle appelle à « détruire Montmartre, vieille lèpre romantique », Poulbot prévient les « forbans du futurisme » : « Qu‘ils ne s’aventurent pas sur ma Butte, ils n’en sortiraient pas vivants ! »
Indifférent à ces querelles homériques, Charles Laborde s’installe au 11 bis rue des Saules, presqu’en face du Lapin Agile, où il rencontre Mac Orlan et, en 1910, Francis Carco.
Il dessine le marché de la rue Lepic, où « de belles commères vêtues comme les filles communes de Lautrec présidaient à la distribution des récompenses horticoles » (Mac Orlan) et s’imprègne de l’atmosphère de la rue, la transpose en quelques traits sur le papier et Poulbot admire la manière de son cadet, cette manière « d’une si minutieuse réalité. »
Chaque année il assiste au mariage pour rire de Francisque et sa compagne Leona, prétexte à faire la nique à la morale bourgeoise, y tenant le rôle de l’employé de mairie. Il a même l’honneur d’une marionnette à son effigie (avec Depaquit et Delaw) dans le guignol qu’a fabriqué Poulbot.
Mais Mac Orlan note que Charles ne se livre pas entièrement : « Ses yeux de bon camarade, protégé par des lunettes complices, voyaient tout et gardaient la signification essentielle des choses. Pour beaucoup, Laborde était un homme indéfinissable. Ce n’était qu’un homme de qualité qui, pour avoir consciencieusement appris de la vie, se méfiait des enthousiasmes faciles et des amitiés du petit jour devant la dernière bouteille de Beaujolais. »
En ce début de siècle, les dessinateurs ne trouvent guère d’autre débouché que la presse drôle. L’édition leur est à peu près fermée et les salons artistiques sont réservés à la peinture. Charles Laborde vend ses dessins à L’Assiette au Beurre moribonde (le titre disparaît en 1912), où il partage un numéro consacré aux grands magasins avec l’ami Falké. Gus Bofa le fait travailler au Rire de Félix Juven, puis au Sourire de Joseph Pelpel, deux hebdomadaires qu’il tente vainement de moderniser entre 1912 et 1913 en y attirant de jeunes artistes et auteurs (Falké, Dignimont, Mac Orlan, Dorgelès…).
Laborde passe peu à peu du quart de page à la pleine page couleur. On accroche ses envois au Salon des Humoristes. Mais il se sent à l’étroit aussi bien dans son habit de « dessinateur humoriste », condamné aux dessins à légende, que dans son perchoir de Montmartre. Chaque année, en compagnie de Cooper, il séjourne en Angleterre. Le tempérament britannique lui convient si bien qu’il décide choisir comme nom d’artiste l’abréviation anglaise du prénom Charley, Chas.
Il s’efforce aussi au flegme britannique, adoptant l\'ironie glacée d’Outre-Manche, qui convient parfaitement à sa volonté d’être avant tout un observateur, qui se contente de rapporter ce qu’il voit.
Ainsi, il épingle, comme on le ferait d’un papillon, le bourgeois blasé à qui on demande comment il nourrit son chien et qui répond : « Oh il n’est pas difficile ; la même nourriture que mon domestique. »
Cette ironie est d’autant plus forte que le personnage que Chas dessine n’est ni un stéréotype, ni une caricature, mais un homme de chair et de sang qu’il a observé et dont il met le visage secret à nu. Son trait se dégage peu à peu de la raideur académique. L’influence de Daumier et de Toulouse-Lautrec mais aussi de cet art débutant qu’est le cinéma. La façon dont marchent ses modèles, dont ils bougent, le fascine.
En 1911, il se met en ménage avec Renée Féraud, qui vient habiter rue des Saules l’appartement du second palier, que Chas partage avec son frère Jean-Félix. L’atelier est, lui, au quatrième étage.
Chauffé par un gros poêle rond, il est décoré de faïences anglaises, de tapisseries, de toiles de lin, d’un miroir italien et d’un fauteuil de bureau Louis XVI. Une planche sur deux tréteaux fait office de table de travail et les modèles, recrutées au square d’Anvers, se déshabillent derrière un paravent style 1900. Il y a un piano et une bibliothèque, où Chas gardent des cartonnages romantiques. Et bien sûr plusieurs râteliers à pipes.
Avec Jean-Gabriel Daragnès, il s’amuse à sauter à pieds joints les chaises des jardins publics. Et il continue de voyager, au pays basque, où il défie les pelotaris, et dans sa chère Angleterre d’où il ramène Bat, un scotch terrier noir. C’est aussi en Angleterre qu’il découvre, en 1911, Hogarth et Rowlandson et se libère de l’enseignement débilitant des Bouguereau et Merson.
A 21 ans, Chas Laborde a choisi la nationalité française. Quand la guerre éclate, en août 1914, il n’hésite pas et, en compagnie d’Apollinaire, de Demetrios Galanis, du peintre Utter et de Pierre Reverdy, tente, à 28 ans et quoique réformé pour myopie, de s’engager. La mort n’effraie pas l’ancien élève de l’atelier Julian, qui demande qu’on inscrive sur sa tombe : « Il aimait bien le dessin. »
Mais la guerre affiche complet. Renvoyé dans son atelier, rue des Saules, Chas ronge son frein. Ses frères sont déjà partis, et ses amis Gus Bofa, Pierre Mac Orlan, Roland Dorgelès ou Pierre Falké. Après la défaite de Charleroi, l’armée a besoin de renouveler son stock de chair à canon et un gratte-papier militaire fixe pour l’histoire la personnalité de : Laborde, Charles, artiste peintre, né le 18 août 1886 à Buenos-Aires, 1 m. 62, 49 kilos, front haut, nez moyen, visage long.
Affublé du matricule 674, Chas embarque, avec ses crayons et dix carnets à dessin, dans un wagon à bestiaux, direction le champ d’honneur. À peine est-il descendu du train qu’un obus efface du paysage, comme d’un coup de gomme, une grange et les dix sept hommes qui s’y abritaient.
A l’opposé d’un Otto Dix (que l’idée de plonger sa baïonnette dans des tripes humaines émoustille), Chas ne trouve dans la guerre ni satisfaction esthétique, ni inspiration artistique. La condition militaire lui apparaît sans gloire et toute de servitude : nettoyer son linge, lutter contre les rats, disputer la ration de pinard et tirer sur des « silhouettes mobiles », euphémisme militaire. Les soldats-esclaves sacrifient des forêts entières au Moloch de l’Histoire, enfournant rondins et planches dans sa gueule ouverte.
Au front, le jeune homme découvre sa nouvelle vie, celle d’un « animal terré mais armé. » Un animal qui se construit des kilomètres de terrier, baptisés tranchées et attend, dos courbé, que ça passe.
Chas ne croit pas aux vertus de la guerre. Il pense que l’instinct de l’homme est de détruire, que seule la raison peut le pousser à construire. Voir la guerre, c’est comprendre la déraison humaine. Faire la guerre, c’est y contribuer. Mac Orlan l’a bien dit : la guerre se vit comme un dérèglement de l’imagination. Chas, au crépuscule, donne le coup de grâce au soleil qui se couche. On le réprimande. Il grimpe sur le parapet pour dessiner le no man’s land. On le réprimande. Les Allemands tirent ? Il se roule au sol en criant : « Ils m’ont envoyé de la terre dans le cou ! » On lui fait valoir que la guerre est une chose sérieuse et qu’il ne faut pas provoquer les Allemands. « Et pourquoi me tueraient-ils ? », ricane-t-il, « Ils ne me connaissent pas ! »
De son mariage avec Renée Féraud naît, le 8 février 1915, une fille Yolande.
De son côté, Poulbot tente de faire publier les dessins de guerre de Chas, des dessins qui montrent le quotidien du soldat, très loin des enflures grand-guignolesques ou des envolées lyriques de la propagande. « Nous oublions, écrit Chas, malgré leur promiscuité, nos vilains voisins invisibles. Leurs artilleurs seuls nous rappellent brutalement notre raison d’être ici. » Mais Poulbot se fâche avec l’éditeur, Dalignan, propriétaire de la galerie La Boétie et le projet en reste là.
Le 10 mars 1916, Jean-Félix Laborde, qui a guidé les débuts de son frère à Paris, est tué. La bataille de Verdun, inutile, due aux erreurs criminelles de l’Etat-major, a commencé le 21 février 1916. Il faudra 300 000 morts pour que le front retrouve le statu quo ante. La compagnie de Chas Laborde descend de Douaumont, réduite à trente fantômes. Au major qui lui lance « Ah ! Engagé ! Mes félicitations ! », Chas répond : « Je préférerais vos condoléances. «
L’ami Anglais, Cooper, a été tué en Artois et, en 1917, Henri Laborde tombe à son tour. Chas se console mal d’être toujours en vie : « Il y a tellement de Laborde qu’il est bien naturel que la Mort en oublie… » Celle-ci le visite en rêve et Chas la trouve moins vilaine qu’on ne le dit. Par une nuit sans lune, au printemps, du côté de la Somme, le mitrailleur Laborde s’égare et, emboîtant le pas à une patrouille, remonte vers le front. Au petit matin, il respire plusieurs bouffées d’ypérite, courtoisie de Bayer AG…
Pour lui, la guerre s’achève là. Commence le long voyage d’hôpital en hôpital, avec au bout la réforme pour « sclérose des sommets pulmonaires ».
Chas rentre enfin rue des Saules, barbu, épuisé, avec « l’impression d’avoir mené pendant trois ans une existence posthume. »
1918. Chas Laborde abandonne sans regrets la défroque glorieuse du héros boueux et rase sa barbe. A 35 ans, le voilà contraint de reprendre à zéro sa carrière artistique. La guerre a touché sa chair, pris ses frères, et dévoré l’héritage reçu de son père.
Le dessin offre une diversion bienvenue. Chas continue de simplifier son trait, cherchant la concision, l’évidence et se défiant de la virtuosité. Parcourant les rues, carnet à dessin en poche, il scrute visages et attitudes, décidé à mettre ses personnages au premier plan, à les laisser parler, s’expliquer eux-mêmes.
Le Paris de l’Armistice, qui n’est plus en guerre mais pas encore en paix, lui offre un terrain de chasse sans pareil : les filles tourbillonnent autour des officiers américains ou anglais, les trafiquants trônent sur les banquettes des restaurants, les rentiers, les mercantis, les profiteurs s’apprêtent à rafler les dividendes de la victoire que claironnent les politiciens.e plus en plus Chas se contente de montrer ce qu’il voit. Mais il voit à travers le masque social et fait apparaître à la surface la cupidité de la fille, la brutalité du maquereau, la veulerie du bourgeois, l’arrogance du nouveau riche, sans jamais réduire son modèle à un « type », à une caricature.
Son ami Poulbot se désole de le voir peu à peu s’éloigner de sa manière d’avant-guerre. Le « Père des gosses », assez ridiculement décoré de la Légion d’honneur pour avoir soutenu le moral de l’arrière et encouragé à l’emprunt de guerre, se désole du « style aigu » de Chas, lui préférant sa première manière qui « était si proche de la réalité, [qui] était d’une minutieuse réalité. »
A l’armée, Chas a pris l’habitude de boire. Renée Féraud tente de l’empêcher de sortir, l’enferme dans une pièce. Les relations entre les deux époux deviennent impossibles et Chas quitte l’appartement de la rue des Saules.
Un temps il loge chez une Mme Margerit, 11 rue du Rhin. En 1920 son adresse est 68, rue de Passy. Il s’installe ensuite au 42 avenue Mozart. Mais il continue d’utiliser l’atelier, rue des Saules, y retrouvant les amis des jours meilleurs, tel Pierre Falké.
« Monsieur Pie-Pierre » rapporte qu’un jour il lui confie, avec cet humour amer et laconique qui lui sert à masquer sa détresse : « Ma fille ? Jusqu’à ces derniers temps, je lui offrais des jouets. J’ai cessé. C’est à la marchande qu’elle disait merci. » Chas Laborde, selon Mac Orlan, « était un sentimental d’une grande délicatesse et d’une pudicité encore plus grande. Il ne disait rien de ses amours, de ses affections ou de ses sentiments blessés. »

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Le livre d’art naît dans les tranchées. Les Français n’ont jamais autant lu que durant la Grande Guerre. À l’arrière comme au front, la lecture anesthésie la peur et le cafard. L’objet livre est alors d’une qualité très médiocre. De petites maisons d’édition apparaissent, qui publient des plaquettes de jeunes auteurs, illustrés par de jeunes artistes. Les textes de Blaise Cendrars sont ainsi enjolivés par Moïse Kisling, Angel Zarraga ou Raoul Dufy. Comme le papier manque, il faut improviser. Co-directeur des éditions de La Sirène en 1918, Cendrars livre du charbon de contrebande aux imprimeurs. « En échange de quoi, écrit-il, j’obtenais un tour de faveur pour imprimer livres et plaquettes sur du beau papier. »
Le livre illustré a connu une première floraison à l’époque romantique, entre 1835 et 1845, quand des éditeurs comme Bourdin, Curmer ou Hetzel, des dessinateurs comme Gustave Doré, Grandville ou Daumier, n’utilisent plus la gravure seulement en hors-texte et culs-de-lampe, mais l’intercalent dans le texte, donnant naissance à une véritable « architecture du livre ». Si les livres de Grandville finissent découpés par les enfants et les planches de Daumier en emballage de tabac, quelques exemplaires sur beau papier font la joie des collectionneurs et à la fin du siècle, le livre illustré est devenu livre de luxe, objet de collection soumis aux exigences des Sociétés de bibliophiles : tirage restreint, auteurs du passé, dessin académique, illustration narrative, confiée à des graveurs de métier, copiant ceux du XVIIIe. Il est fermé aux jeunes talents, qui doivent s’employer dans les éditions bon marché et la presse illustrée.
La guerre, qui interrompt un temps toute activité artistique originale, tue presque le livre d’art. Mais vers 1917, certains créateurs cherchent dans l’humour et le dandysme, voire la futilité, un antidote à l’absurdité de la guerre. Le beau livre apparaît comme l’affirmation de la vie et de la fantaisie contre la mort et le conformisme. Cette génération d’artistes, d’éditeurs et d’auteurs, qui se sont trouvés durant la guerre, est à la base de l’essor du livre d’art, et va en faire, comme le rêvait Octave Uzanne, « une publication très dégagée des traditions et préjugés typographiques et iconographiques, montrant l’expression réelle du temps, vivante dans une forme contemporaine, jeune par la littérature et par l’illustration. »
L’édition de luxe c’est avant tout quelques amoureux du livre, qui souhaitent en rajeunir la forme et le libérer de conventions stériles. Ainsi Jean-Gabriel Daragnès se fait imprimeur afin d’apporter dela nouveauté dans cette technique. Un même esprit d’indépendance anime quelques maisons d’éditions spécialisées : la Banderole de Charles Malexis ; la Belle Edition de Bernouard; le Sagittaire de Simon Kra; la Renaissance du Livre de Georges Crès ; les éditions Mornay de Georges Simon Levy et Antoinette Mornet ; le Sans-Pareil de René Hilsum ; mais aussi les éditeurs occasionnels que sont les libraires Ronald Davies, Henri Jonquières ou Jean Terquem ; les typographes Louis Jou et Léon Pichon ; le relieur René Kieffer et le graveur Roger Lacourière à l’enseigne de la Roseraie. Autour d’eux gravite un petit monde d’artisans : Henri Barthélémy qui dirige l’imprimerie de Robert Coulouma, Louis Kaldor, Édouard Monnard taille-doucier chez Lacourière, les frères Mourlot spécialistes de la lithographie, ou encore les directeurs artistiques Edouard Chimot et Louis Malexis. Bofa rend hommage à ces hommes capables d’éditer le livre d’un inconnu « avec autant de soin et de respect que s’il s’agissait d’un ouvrage déjà célèbre, ou d’un livre d’académicien. Non par fantaisie de mécène, mais par simple conscience professionnelle de l’éditeur et amour d’un métier, qui ne se justifie que par ce goût de l’effort méticuleux et l’ambition de faire une œuvre parfaite. »
Chas Laborde reçoit d’abord le soutien de Francis Carco qui écrit dans Les Humoristes : « Qu’attendons-nous pour célébrer Chas Laborde ? Je l’ignore. Les éditeurs à qui j’ai souvent proposé de publier un album de dessins que cet artiste intitula Ces Dames s’expliquent n’ont pas encore compris leur sottise.
Carco finit par financer lui-même la publication de L’Ami des filles, mais n’a pas les moyens de développer le projet comme il l’entendait. Chez le même éditeur, le libraire Ronald Davies, il publie l’édition intégrale de Jésus la Caille. L’illustration est réduite, pour des questions de finance, au strict minimum : un portrait des trois protagonistes. Qui plus est, les dessins de Laborde sont, pour satisfaire les caprices des bibliophiles, gravés sur bois par Jules Germain.
A la suite du premier salon de l’Araignée, Charles Malexis et Pierre Mac Orlan ont lancé les éditions de La Banderole. Ils ont choisi comme directeur artistique Jean-Gabriel Daragnès. Le trio propose à Chas d’illustrer Le nègre Léonard et Maître Jean Mullin, de Mac Orlan.
Entre deux parties de pelote à main nue dans l’atelier, Daragnès enseigne à Chas Laborde les rudiments de la gravure sur cuivre. Autant le bois gravé, qu’il traite d’art de sabotier, lui déplaît, autant le cuivre l’enthousiasme. Poulbot, lui aussi, l’encourage de ses conseils. Chas étudie de près l’œuvre de Dürer, de Callot et de Rembrandt et, sous la houlette de Daragnès, les progrès sont rapides. En 1921, Chas grave, pour la Banderole, ses premiers cuivres, destinés à illustrer Jocaste et Le chat maigre, d’Anatole France.


C’est sans doute chez Pierre Mac Orlan, à Saint-Cyr-sur-Morin que Chas Laborde fait la connaissance de Henri Jonquières. Ce sera le début d’une collaboration particulièrement féconde.
Né, lui aussi, à Buenos-Aires, en 1895, Henri Jonquières est le beau-frère de l’éditeur Georges Crès. En 1914, il s’engage dans la cavalerie. Vers 1920, après avoir appris le métier de l’édition auprès de son beau-frère, il s’établit 21, rue Visconti, où, deux ans plus tard, il crée la maison d’édition qui porte son nom.
« Henri Jonquières », écrit André Warnod en 1927, « a commencé par publier une collection « At Home » qui marque une époque de tâtonnement ; mais la collection « Les Bons Romans » commencée presque en même temps affirme vite le caractère de sa firme réunissant des œuvres choisies parmi les plus intéressantes du XXe et du XIXe siècle, illustrées, le plus souvent en couleur, par les artistes d’à présent, les plus marquants et les plus nouveaux. C’est dans cette collection qu’ont paru les Claudine illustrées par Chas Laborde, Isabelle, de Gide, illustrée par Daragnès, des ouvrages de Barbey d’Aurevilly, de Colette, de Rémy de Gourmont, de Mirbeau, de Farrère, etc., illustrés par Falké, par Siméon, par Oberlé, etc.
Des livres plus importants jalonnent sa route comme Malice, de Mac-Orlan, orné d’eaux-fortes en couleur de Chas Laborde qui nous paraît être un des meilleurs livres illustrés de ces dernières années. Les Enfants du Ghetto avec des lithos de Halicka, Goha le Simple illustré par Gondoin, Les Contes de Kipling par Van Dongen, et tout dernièrement Sous la lumière froide, de Mac-Orlan avec de grandes aquarelles de l’auteur. D’autres importants ouvrages sont en route comme Robinson Crusoé qui sera présenté selon les pures traditions romantiques et pour lequel Pierre Falké grave trois cents bois et Nana avec des eaux-fortes de Chas Laborde. »
(à droite : Henri Jonquières, Chas Laborde et Pierre Mac Orlan).
Henri Jonquières commence par proposer à Chas Laborde d’illustrer L’Ingénue libertine de Colette, ajoutant : « Puis, dès que j’aurai les reins assez solides, la série des Claudine. »
En vacances à Anneville-sur-Mer, avec Jonquières, Falké et d’autres amis, Chas Laborde lit et relit soigneusement le texte de Colette. Il peint aussi de nombreuses aquarelles. Sportif, il se baigne volontiers, accompagne les pêcheurs en mer et, à la première occasion, organise des parties de pelote basque avec ses compagnons.
Revenu rue des Saules, bien imprégné du roman, il réalise 35 dessins en 3 jours, mêlant ses propres souvenirs aux images que lui suggère le texte.
Au début de l’année 1922, Chas Laborde parcourt l’Allemagne de Munich à Berlin, chargé d’y réaliser un reportage graphique pour Le Rire. Il y décrit, sans complaisance, une société où la guerre a enrichi les riches et appauvri les pauvres. Et cette Allemagne n’est pas si différente de la France. Jamais Chas ne s’abandonne à la facilité de la caricature. Ses dessins sont basés sur une observation lucide et précise.
A Paris, il rejoint la bande d’artistes que Gus Bofa a regroupé sous la bannière de l’Araignée. Ce « plus petit des grands salons » se crée dans le plus parfait mépris des usages en vigueur.: « Aucun manifeste sensationnel », précise Bofa, « n’a annoncé sa naissance ; aucune profession de foi véhémente, destinée à lancer sur le marché une de ces valeurs de spéculation artistique que les marchands de tableaux et les nouveaux riches mettent en portefeuille en vue des hausses prochaines ou de la revente aux Américains. » Il s’agit de donner aux jeunes artistes capables d’une vision personnelle de l’univers, d’une une interprétation particulière de la Nature, un lieu où exposer librement leur travail.
Chas Laborde sera un de ceux dont l’Araignée lancera la carrière.
Bofa se montre admiratif du talent de Chas Laborde, qu’il surnomme la « tendre vache » ou le « Japonais blond ». Et il n’hésitera pas à utiliser la tribune que lui donne Galtier-Boissière au Crapouillot pour le défendre lorsque les tenants de l’art français accuseront Laborde de se laisser influencer par Georges Grosz, à la sortie de L’Inflation sentimentale en 1923.
Les critiques semblent avoir oublié, hier comme aujourd’hui, que l’expressionnisme est né en France et non en Allemagne. Et que Chas avait déjà usé de ce style, le 2 août 1919, dans Le Rire.
Grosz a trouvé un truc, une manière et, comme le souligne Pascin, fait semblant de se fâcher contre une corruption qui assure, en réalité, son fond de commerce. Chas Laborde, lui, ne prononce pas de jugement moral. Il constate simplement que la société humaine est régie par une sexualité violente et impérieuse.
(A droite, portrait inédit de Chas Laborde par Gus Bofa).
(A SUIVRE...)