André Warnod,
Art et décoration, juillet-décembre 1920.

« Chas Laborde est un peintre de mœurs à la vision singulièrement aigue. Il sait d’un trait fin et précis, fouiller jusqu’ à l’âme les personnages qu’il prend pour modèle. Il ne les transforme pas en bonshommes, il les montre tels qu’ils sont, mais avec leurs plus secrètes pensées écrites sur leur visage. Le monde des filles et des souteneurs, celui des cafés et de la rue, trouvent en lui un peintre mondant qui parvient à prolonger sans le pasticher l’art de Toulouse-Lautrec. »
Gus Bofa.
Le Crapouillot, 16 juin 1923.


« Chas Laborde a été accusé avant-guerre de savoir dessiner, ce qui était grave. Puis, ses admirateurs décidés ont déploré chez lui une tendance au cubisme, qu’ils ont attribué - Dieu sait pourquoi! - aux fatigues de quatre années de front.

Je l’ai, plus récemment, entendu traiter de peintre de moeurs et d’observateur implacable. Aujourd’hui, enfin, on lui reproche d’aller chercher une inspiration malsaine et équivoque chez les dessinateurs allemands et de jouer à la suite de Grosz au simultanéisme.


Je pense pour ma part que Chas Laborde n’a pas changé depuis quinze ans que j’ai le plaisir de le connaître. Je l’ai vu l’autre semaine, il m’a paru étrangement semblable à lui-même; timidement caché derrière ses lunettes, parlant peu avec véhémence et confusion, et fumant beaucoup trop de cigares, à mon avis, pour sa santé et mon agrément personnel. Je ne lui ai pas trouvé la figure d’un cubiste, d’un simultanéiste, ou d’un peintre de moeurs.


C’est, d’abord, un homme intelligent, d’esprit fin et fantaisiste, un artiste sensible et sans indulgence. Il se soucie avant tout de dire ce qu’il a à dire, et très peu de savoir selon quelles lois respectées il faut le dire.»

André Beucler.
La Revue de Bourgogne, 1924.

Chas Laborde avait envoyé quelques-uns de ses dessins au trait léger et souple, mais cruel au point d’étrangler tous les mornes bourgeois de la vie quotidienne.
Doué au plus haut point du sentiment de ce qui est lamentable, de ce qui est crétin, Laborde fouille dans nos tiroirs intimes et les vide jusqu’au dernier papier, de même qu’il vide les honnêtes gens comme des poissons.
Voyez-vous qu’il soit un jour ministre de la salubrité publique ?
Débarrassé des techniques qui font la fortune des truqueurs, méprisant les sources où s’abreuvent les fonctionnaires de l’humour, il se renouvelle sans cesse, selon une courbe raffinée, méticuleuse et sûre de sa séduction. »
Pierre Mac Orlan,
préface au IX° Salon de l’Araignée, 1927.

« L’œil de Laborde est au centre d’un triangle de lumière, entre la rue Pigalle et le Strand. C’était une manière modeste d’être divin que de choisir la rue comme église, c\'est-à-dire, sans avilir les fidèles qui la fréquentent.
Chas Laborde est un œil-dieu dur et juste. Il donne à chacun sa part. Mais s’il se sert des apparences les plus secrètes de l’homme, qu’il observe comme un entomologiste un termite, il ne renie pas une élégance d’attitude.
Pour lui la beauté correspond au goût traditionnel de notre race pour la beauté telle qu’elle peut nous paraître désirable dans un lit par exemple.
Chas Laborde est un Basque très européanisé. Et son intelligence sociale peut devenir pure et cruelle comme la nature elle-même. »
André Warnod.
L’Ami du Lettré, 1927.

« Les ouvrages illustrés par Chas Laborde ont une originalité bien propre à séduire les amateurs de beaux livres.
Chas Laborde n’a pas un sens du livre aussi développé que Daragnès ; mais sa sensibilité, l’acuité de sa vision, l’esprit, la malice avec lesquels il fouille, jusqu’à atteindre l’âme, le visage de ses modèles, la forme narquoise dont il décrit les vices benoîts et la suffisance des bourgeois confortables ; la spontanéité de jeune animal qu’ont les adolescentes qu’il peint, la sensualité passive des filles qui tiennent dans son œuvre une place importante, l’intelligence et la sensibilité enfin avec lesquelles il sait évoquer l’atmosphère d’un texte, et paraphraser l’œuvre de l’écrivain, devaient faire de cet artiste un illustrateur très recherché. »
Pierre Mac Orlan.
Le Portique, 1946.

« La silhouette si personnelle de Chas Laborde me paraît toujours familière : que ce soit sous les pommiers du clos d’Archet ou sur les banquettes de cuir brun du restaurant Manière. Une pipe modeste, mais de marque anglaise, complétait son visage. Le regard abrité par des verres qui lui donnaient le temps de réfléchir, Chas Laborde observait le monde et ses jeux, tout en choisissant ses spectacles de prédilection.
Il venait du sud-ouest de la France et mêlait à ses souvenirs d’enfance, le pays du Labourd, les frontons éblouissants des pelotaris agiles, la forêt landaise et les mots sonores de l’Amérique Latine où bien des Laborde avaient jeté les bases de leur maison familiale.
Je ne veux revoir que le visage soigneusement rasé de mon vieil ami. Il ne laissa croître sa barbe, une barbe de renoncement presque religieux, que peu de temps avant de mourir de chagrin pour avoir vu défiler un bataillon allemand sur la Place de l’Etoile.
C’est la raison que je donnai quand j’écrivis un dernier adieu à Laborde. A cette époque, je ne pouvais guère préciser les causes de cette peine mortelle. Chas Laborde était un sentimental d’une grande délicatesse et d’une pudicité encore plus grande. Il ne disait rien de ses amours, de ses affections ou de ses sentiments blessés. Il semblait toujours lire à livre ouvert dans ses propres pensées.
Parfois, il entr’ouvrait une page et montrait une ligne, un mot bref, qui prouvaient et son amitié et la pudeur de ne pas révéler cette amitié en recourant aux clichés qui définissent ce genre d’émotion. Il savait se protéger d’une parole et d’une image trompeuses. Ceux qui le connaissaient n’étaient point dupes. Ils lui frappaient affectueusement sur l’épaule et souriaient. Chas comprenait ce sourire averti et complice : tout de suite, il devenait confiant.
Je l’aimais beaucoup. Nous nous connaissions depuis 1903 ou 1904, je ne sais plus. Je l’apercevais rue Saint-Vincent, entre Poulbot, Mirande, Pierre Falké et Charles Gentil. Tel je me rappelle son visage à cette époque, tel il fut encore quelques mois avant de mourir. Il ne changeait pas ses apparences quotidiennes ; mais la guerre de 1914-1918, où il joua un rôle actif de soldat d’infanterie de ligne, l’avait profondément marqué. Son amère philosophie était un héritage de la Champagne et de Verdun. Il en parlait peu, bien que la guerre n’eût point fait disparaître ses décors. Il les portait en soi et les déroulait selon l’heure et l’auditoire, c’est-à-dire qu’il ne parlait de la guerre qu’aux hommes qui l’avaient faite sans fausse apparence. Il disait alors des choses justes et souvent tendres.
Il avait rapporté un carnet de croquis aquarellés qu’il nous montrait parfois au restaurant où il prenait la plupart de ses repas. Chas Laborde, comme tous les solitaires, aimait les foules pittoresques et toujours distinguées de ce Montmartre populaire où le marché de la rue Lepic apparaissait plus gai qu’une fête foraine. On eût imaginé sans peine qu’un orchestre de cuivres bruyants s’associât à la vente des légumes de banlieue dans les petites voitures alignées le long du trottoir. De belle commères vêtues comme les filles communes de Lautrec présidaient à la distribution des récompenses horticoles : elles offraient une salade comme une croix enrubannée et leurs choux comme des médailles commémoratives.

Chas Laborde ne se fatiguait pas de ce délicat spectacle qu’aucune vulgarité de dessin et de couleurs ne pouvait diminuer. Cette élégance de la rue, Chas Laborde la subissait tout naturellement. Il ne se laissait point d’en noter les éléments les plus fragiles et les plus doux sur le carnet de croquis qui dépassait toujours d’une des poches latérales de son veston, un veston qui venait de Londres, d’Old Campton Street, non loin de ce « Café Bleu » qu’il aimait à fréquenter.
Là encore, après avoir flâné dans le Strand ou dans le Mile End, il aimait le retour, parce qu’il y retrouvait les visages de ceux de Montmartre dont il avait fixé le pittoresque dans les livres de Carco et dans des compositions indépendantes. Le fantastique social de la rue ne lui apparaissait point comme le domaine littéraire du démon de la tragédie du petit jour. La sensualité des filles et des adolescentes robustes dominait les mauvais instincts nourris dans des ports comparables à des postes de commandement. Chas aimait la jeunesse pour ce qu’elle comporte de fatal et d’inexplicable. Il connaissait la morale des jeunes, leurs désirs élémentaires et ne cherchait jamais des phrases pour les contredire et les contrarier. Une jeune rose vaut mieux qu’une rose fanée.
Pour l’artiste le mot jeune signifiait la distinction de la Lumière, l’orgueil de la belle couleur neuve et la jolie chanson des rues qui naît des rapports de tons entre eux. Chas Laborde ne chantait jamais, même quand, à la campagne, chez un ami, il communiait avec de nouvelles couleurs qui excitaient curieusement son esprit critique. Il critiquait moins l’œuvre des hommes que celle de Dieu ; mais il parlait en peintre et non théologien. Il aimait les hommes et son indulgence était profonde à l’abri de toutes les duplicités.
L’image de Chas Laborde devrait se trouver rue Lepic près d’une fontaine classique où les jeunes filles rempliraient encore des cruches éternellement populaires. Tous les anciens gestes que la rue impose aux femmes, Laborde les prolongeait d’un trait ou d’une remarque en couleur qui, en les associant à son grand talent, devaient leur offrir une place définitive dans l’immortalité relative des musées.
Dès ses débuts, Laborde, qui fut un des peintres les plus authentiques de la rue, se soumit à cette joie familière qui pavoisait les maisons les plus humbles comme un frais drapeau dominical. Il suivait les traces de Lautrec, plus épris de la civilisation de minuit, et de Steinlen. Cependant ses réactions devant la rue et la vie populaires s’éloignaient nettement de l’œuvre de ces deux artistes. La sensualité de Laborde, en présence des jolies filles qu’il aimait, était celle d’un jardinier devant les roses de sa roseraie et les tulipes de ses parterres.
Derrière les verres de ses lunettes toujours un peu troubles, une petite flamme gaie semblait pétiller, car Chas Laborde savait que la beauté des filles, c’est du bonheur public. Les belles de la rue Lepic, de la rue Lamarck, de la rue Caulaincourt, de la rue des Abbesses et de la Place du Tertre enrichirent sa vie jusqu’à ce qu’il mourût, accablé par la désolante vision qu’il ne pouvait effacer de sa mémoire. Comme Pascin, qu’il aimait beaucoup, il prenait ses forces dans la chaude lumière de la vie dont il recueillait les moindres rayons avec un soin jaloux de peintre et de poète quotidiennement émerveillé par l’éclat des adorables visages des femmes de Paris.
Le Rire accueillit les débuts de Chas Laborde. Ce journal qui sut réunir des artistes comme Gus Bofa, Van Dongen, Charles Martin, Pierre Falké, Galanis et quelques autres de qualité fut toujours une excellent pépinière d’illustrateurs qui devaient renouveler la parure classique du livre d’art français. Ils apportèrent dans cette besogne une fantaisie et une personnalité qui fixent le caractère du livre illustré entre 1918 et l’époque présente. Beaucoup parmi ces grands artistes se groupèrent autour de Daragnès qui fut un des plus puissants animateurs de ce temps pour tout ce qui concerne l’édition des beaux livres. Tout jeune encore, cet artiste avait fondé La Banderole.
Charles Malexis et moi, nous nous associâmes à son effort. Ce fut cette petite maison d’édition qui accueillit les premières eaux-fortes de Chas Laborde, les premiers bois de Gus Bofa et de Falké, des pointes-sèches de Dunoyer de Segonzac. Chas Laborde y fit graver les belles images de Maître Léonard et Jean Mullin avant les pointes sèches de son Jocaste.
Dès cette époque, il abandonna le journalisme artistique. Il ne revint dans les journaux que bien plus tard afin d’y publier ses admirables reportages sur la Russie, l’Espagne, sur Londres et sur Berlin.
Chas aimait beaucoup l’Angleterre, tout au moins la vie populaire de Londres, si cordiale et si secrète. Comme Dignimont, qui fit ses études dans un collège anglais, il subissait l’influence littéraire et sociale de ce grand peuple. L’un possédait les bonnets des Cameron Highlanders, des Gordons et des Royal Scots et l’autre des faïences joyeusement enluminées qui évoquaient les joues fleuries de roses des demoiselles du Surrey. Parmi tous les in-folios que Chas Laborde publia, celui qui réunit les planches dédiées à la vie londonienne est des plus sensibles.
Il sut toujours s’associer aux bons écrivains de ce temps : Jean Giraudoux, Valéry Larbaud, Fernand Fleuret, Francis Carco.
Son goût très net pour les images de notre époque ne lui interdisait pas des voyages imaginaires dans le passé. Il illustra Erasme, malicieusement. Car son humour taquin était un des détails essentiels de se très grande personnalité. Il publia, pour se libérer de cette humeur, des livres et des dessins isolés qu’il aurait pu lui-même estimer comme des abcès de fixation. Tel est ce livre de dessins et d’humour, « La porte ouverte », qu’il publia chez Henry Jonquières dont il aimait à fréquenter l’étroite librairie de la rue Visconti.
Entre l’humour et la sensualité, Chas se montrait toujours un bon camarade, un très bon camarade. Pour moi, il fut un grand ami. Et si j’écris en ce moment sans connaître l’impression d’une besogne, c’est parce que sa présence devant moi est évidente. Assis, à mes côtés, il mâche le tuyau de sa pipe, en m’invitant à prendre la mesure de mes éloges. En effet, Chas parlait peu de son travail. Il hésita très longtemps à nous faire connaître son œuvre de peintre. Mais autour de lui un groupe l’appuyait fermement. Tous ces hommes l’aimaient. Il les aimait également mais à sa manière qui était différente pour chacun de nous.
Le petit monde que fréquentait Laborde était de qualité. Que ce fût à l’heure des repas chez Manière ou la nuit à la Maison Rouge de la rue Lepic, on était toujours sûr de rencontrer Chas Laborde en conversation, au gré du jour ou de la nuit, soit avec Pascin, soit avec Rodo, Falké, Zig Brunner et le colonel Dagnaux qui mourut en plein vol à la fin de 1939. Les familiers de Chas étaient Daragnès, Nordling, Princet, Malexis, Oberlé, Eddé, Warnod, Carco, Gus Bofa, Roger Lacourière, Asselin et Marcel Aymé. Il était vraiment rare qu’un ou plusieurs de ces hommes ne se trouvassent point autour de la table que Chas présidait près de la desserte. Souvent, je l’accompagnais jusqu’à son atelier de la rue Lamarck où, parmi les faïences anglaises, quelques toiles d’une grâce merveilleuse se dissimulaient. Leur inspiration était à la fois douce, charnelle et satyrique. Elles atteignaient parfois à une sorte de métaphysique par la qualité de l’humeur critique du peintre et par ses annotations cruelles de la vie, en marge d’un symbolisme galant et nettement social.
Une misogynie indulgente, souvent spécieuse, les dominait : d’autres fois, la guerre et ses violences servaient de thème à une indignation parfaitement résignée, d’ailleurs. Chas Laborde fut souvent un juge ; mais presque toujours, en condamnant la coupable, il admettait les circonstances atténuantes que lui imposait un beau corps nu, un joli visage volontiers trompeur. Les femmes ne portaient point de masque quand elles posaient à leur insu pour Laborde dans le cadre printanier d’un jardin public ou dans les rue montmartroises.
L’oeuvre peinte, dessinée et gravée par Chas Laborde constitue la chronique la plus vivante de ce qui fut le pittoresque sentimental et physique des années assez troubles qui précédèrent la guerre de 1939. Le drame futur se dissimulait sous tous les visages. Les yeux prévoyaient la lueur des incendies éclatants ; l’oreille percevait comme des bruits prémonitoires qui pouvaient annoncer l’explosion du globe terrestre. Tout cela s’organisait perfidement dans l’ombre la plus féconde de la pensée. La joie de vivre recouvrait de blancs pétales le brasier mal éteint. Tous les visages dessinés par Laborde étaient déjà dédiés à des malheurs indescriptibles. Les rires des adolescents et des adolescentes devaient s’achever dans un désordre affreux.
Il suffit de feuilleter un livre illustré par Laborde pour revivre l’ancienne paix des rues, la paix des villes et celles des campagnes qui, en ce temps là, nourrissaient le monde. Que de mélancolies s’échappent de ces pages magistrales. Elles flottent comme des écharpes de brouillard au-dessus de nos classiques paysages, au-dessus des destructions, au-dessus des ponts brisés sur les fleuves célèbres.
Derrière ces brumes, l’avenir apparaît comme un enfant conventionnel, très jeune et très nu. Sa nudité est encore plus chaste que le malheur. Cet avenir appartient aux artistes, aux hommes doux et lucides qui reprendront le crayon de Laborde pour consacrer, encore une fois, les spectacles confiants et bien humains d’une rue populaire peuplée de gais jeunes hommes et de belles jeunes filles dignes de toutes les fécondations. Car l’inquiétude qui souvent assombrissait la pensée de Laborde ne pénétrait jamais dans la façon dont il interprétait la vie.
Il ne prêta jamais le résultat de ses méditations à ses modèles. Sa couleur et son trait se complétaient dans un optimisme d’une clairvoyance assez pure pour atteindre à une sorte de cruauté. Cet aspect du génie créateur de Laborde se révèle particulièrement dans L’Inflation sentimentale, dans La Porte ouverte, Les Démons Gardiens , Londres , Paris , L’Eloge de la Folie , Malice , Tendres Stocks .
L’artiste est plus indulgent dans l’illustration des livres de Francis Carco qui adoucissent son humeur. C’est dans les grandes planches de ses « reportages » gravés que Chas Laborde atteint la maîtrise de son écriture. Il grava pour nous, je le répète, une œuvre sentimentale et critique hautement documentaire.
Chas Laborde était un homme cultivé, mais sa culture ne le gênait jamais. Il avait beaucoup lu et choisissait bien ses textes dont il étudiait minutieusement l’esprit et le rayonnement. Il aimait poser des questions précises qui parfois déconcertaient pour finir par l’enrichissement certain de l’un et de l’autre. Comme Gus Bofa, beaucoup plus épris de fantastique social, Chas Laborde fut un témoin extrêmement sensible des dernières années qui marquèrent franchement la fin d’une certaine manière d’être vivant.
Il ne faut point tenter de créer l’avenir en se servant de telles images pour en utiliser l’atmosphère sociale. Cependant les spectacles peints et dessinés par Laborde peuvent justement prétendre à l’éternité. Ce grand artiste, laborieux et sage, a su dérober un peu de ce feu de Prométhée qui est un aspect du bonheur moral, la joie de vivre dans la santé des cinq sens, ce qui n’est jamais vulgaire puisque cela correspond aux buts de la création.
Dans les derniers mois qui précédèrent sa mort, on sait que Chas avait laissé pousser sa barbe. Il ne montra jamais son découragement que par ce détail. On le voyait peu. La peine très grande qu’il portait en soi dominait sa puissance de travail. Il dînait quelquefois en tête à tête avec son ancien capitaine qui demeura toujours un ami fidèle.
Ses souvenirs de l’infanterie de 1914 s’installaient dans sa mémoire. Une sorte de crêpe voilait ses souvenirs. Par pudeur, toujours, Chas ne parlait jamais de ce mal de la défaite qui le terrassait.
Un jour, au matin, en compagnie de Zig Brunner, il avait entendu les fifres et les tambours plats dans une avenue qui accède à l’Arc de Triomphe. Les deux hommes bouleversés étaient rentrés à pied chez eux à Montmartre. Ils ne parlèrent jamais de ce qu’ils avaient vu.»



La Revue Hebdomadaire, 12 mai 1923.

« Enfin, Chas Laborde, observateur méticuleux, qui, avec quelques traits déliés et quelques touches d’aquarelle légère, nous restitue les spectacles les plus divers. Qu’il s’agisse de l’avenue du Bois, ou d’endroits moins aérés quoique aussi bien fréquentés, il semble en connaître le moindre brin d’herbe, la moindre rosace de tapis, et lorsque, dans le coin d’un de ses dessins, il griffonne un visage grand comme l’ongle du petit doigt, nous jurerions l’avoir vu la veille, tant il est véridique. »

René Kerdyk,
Le Crapouillot, juin 1930.
« Tout près de là, une sensibilité d’un autre accent, plus agressive, moins stellaire. Chas Laborde. C’est une projection directe, en plein coeur cette fois, avec tout le tumulte du détail exact, saisi par un terrible ironiste qui s’apparente sans détour à Jacques Callot et aux grands primitifs de Cologne. Rien n’est laissé au hasard dans ces compositions infernales. Car le sujet a beau changer, c’est toujours du diable qu’il s’agit. Côte d’Azur, Toulon, l’assassinat du Cardinal de Lorraine. Improvisations de catalogue. Brûlés, sciés, écartelés, dépecés, écrasés, martelés, passés au laminoir, à la vrille, à la pierre ponce et au poil à gratter, les malheureux damnés de Laborde n’ont plus à redouter que le critique. Aussi s’ingénient-ils à lui d’échapper par une drôlerie irrésistible, baignée d’une espèce de tendresse en demi-teinte qui est le secret de ce grand illustrateur.»
Jacques Sternberg,
Dictionnaire des idées revues, Denoël, 1985.

Avec Charles Huard qui dévoilait la bourgeoisie de province dans toute sa ridicule suffisance, Chas-Laborde aura été le dessinateur le plus féroce, le plus satirique aussi, du magazine Le Rire, qui ne devait tomber dans la platitude, la vulgarité et la gaudriole qu’après 1930.
Chas-Laborde, lui, n’attaque pas la dignité grotesque de l’être humain, mais plonge au contraire dans les bas-fonds de la société, les bordels minables et les bars sordides, les quartiers di vice à bas prix et les hôtels borgnes. Il m’a toujours fait penser à un Toulouse-Lautrec qui aurait osé descendre plus, plus profond dans la misère et le délabrement. Un Toulouse-Lautrec moins artiste aussi, moins soucieux de rendre le hideux fascinant à regarder. Chas Laborde me semble moins chercher à plaire. Il voit sinistre, vénal, crasseux et l’exprime avec un ton doté d’une acuité sans aucune complaisance, avec un humour gris, proche de la révolte et du mépris.